Is this the real life, is this just Fantasy?

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Is this the real life, is this just Fantasy?

Message par Fálki le Sam 2 Aoû 2014 - 23:29

Ceci est ma contribution très tardive (plus de 4 mois de retard ? C’est rien, voyons !) au concours RP de mars 2014 (« Vous rencontrez votre personnage »).
Comme je l’avais dit, ce thème m’inspirait mais je n’avais pas le temps de participer (et le texte que j'ai finalement pondu est assez long). J’ai donc profité des vacances pour l’écrire, avec l’aide d’Elentar à la relecture !

Le texte me présente selon le rp que j’ai créé autour de ma famille (cf par exemple la Quenta Bwulfon dans ma signature), c’est-à-dire tel que je vis, je pense et j’agis irl mais en modifiant les caractéristiques de ma famille (et donc aussi les races) selon ce que j’ai inventé dans mon rp.

Il se situe chronologiquement (oui, j'ose dire ça dans un rp sur le voyage temporel) au même moment que le texte Elentar IRL et finit au début du Père Now Hell.

Comme j’ai créé plusieurs noms à l’occasion de ce récit, je rajoute une petite explication étymologique :
- Fálki : comme je l’avais déjà dit, ça veut dire "Faucon" en vieux norrois
- Isstormr : "Tempête de glace" en vieux norrois, nom du vengeur corrompu de Fálki. Le "r" final ne se prononce pas.
- Eikinskjaldi : "Ecu de chêne" en vieux norrois, le "j" se prononçant "i" (a directement donné "Oakenshield" en anglais)
- Finbarr : dérivé de Fionnbharr, "cheveux blonds/clairs" en gaélique irlandais
- Æthelstan : "noble pierre" en vieil anglais
- Eotengram : "tueur de géant" en vieil anglais
- Scadufel : ce nom venant du vieil anglais est un peu plus dur à traduire en français. "Scadu" veut dire ombre ou ton et "fel" veut dire peau. A la base, ça désigne donc une peau de couleur gris sombre, mais dont la couleur peut varier : pour ceux que ça intéresse, j’ai pris exemple sur Gripoil, le cheval de Gandalf (en anglais Shadowfax, traduction du vieil anglais Scadufax) qui est décrit comme étant argenté voire blanc au soleil, mais gris foncé dans l’ombre.

Bonne lecture !

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Is this the real life, is this just Fantasy?


ti-ti-tu... ti-ti-tu... tik-ik-ik !

    Dérangé dans son sommeil, Cédric se réveilla en maudissant l’oiseau qui troublait la quiétude matinale. Les rayons du soleil filtraient à travers le store de sa petite chambre étudiante ; « un cagibi plutôt », pensa-t-il. L’espace restreint lui laissait à peine la place pour passer du lit au bureau.
Le jeune homme, perdu dans ses pensées, regarda distraitement sa montre avant de bondir de surprise : « Matinal, hein ! Il est déjà dix-sept heures ! C’est ça, de vouloir faire une sieste quand on n’a pas cours de la journée... »
    Il rassembla ses affaires, se préparant à sortir dans le froid. En ce mois de décembre à Lyon, mieux valait se couvrir, spécialement quand on prévoyait de passer plusieurs heures dehors. L’étudiant avait en effet rendez-vous en plein cœur de la ville avec ses amis pour passer la soirée à boire et discuter, comme souvent.

    Au moment de partir, un bruit strident se fit entendre dans toute la résidence universitaire. Cédric soupira, pestant contre l’alarme incendie dont c’était la troisième manifestation de la semaine ; puis, remerciant finalement le rouge-gorge qui l’avait sans doute sauvé d’un réveil brutal, il se dirigea vers la ville.

    Une heure et un achat de plusieurs packs de bières plus tard, ayant retrouvé son groupe d’amis, Cédric partit à la recherche d’un coin tranquille où s’asseoir. Il menait avec Corentin une discussion animée à propos des dernières mises à jour de leur jeu en ligne favori tandis que les autres membres du groupe écoutaient d’une oreille distraite, ponctuant leurs phrases grandiloquentes par des « ouais en gros t'as juste à faire que taper avec ton épée » et autre « j’y comprends rien mais ça a l’air cool ».
    Absorbés par leur discussion, qui commençait à partir dans les débats sans queue ni tête dont ils avaient le secret, les étudiants ne s’aperçurent pas que le ciel avait changé : tel un orage approchant, les nuages avaient viré couleur cendre. Des volutes de fumée à reflets rougeoyants tournoyaient autour d’un point fixe, semblant attirées par quelque phénomène invisible.

    Soudain, alors que rien ne présageait un tel cataclysme, toutes les vitres des bâtiments à proximité explosèrent. Le temps sembla s’arrêter. Un grondement sourd, comme venant des profondeurs de la Terre, déchira l’air tandis qu’une onde de choc projeta le groupe au sol.
« C’était quoi ce cri ?! » S’écria Corentin, en tentant de se relever. « Ils ont installé un zoo dans la rue ?
- Un animal ? » Répondit Cédric, l’air hagard, en se retournant. Les jambes flageolant, Il avait le sentiment de s’être fait piétiner l’esprit par un troupeau d’éléphants. « Tu plaisantes ! Même un tigre ne ferait pas un rugissement aussi... »
Il ne finit pas sa phrase. Le spectacle qui se tenait sous ses yeux était irréel : frappant le sol de ses longues pattes griffues, un saurien mesurant dans les vingt mètres de long finissait avec soin la démolition d’une voiture dont le seul tort était de s’être trouvée sur son chemin. Notant les deux ailes membraneuses étendues de part et d’autre de son corps reptilien, dont les seuls battements résonnaient comme autant d’ouragans, les deux neurones encore présents dans le cerveau de Cédric essayèrent de lui faire comprendre qu’effectivement, il se trouvait bien face à un Dragon.

    Hébété, Cédric regarda le pack de bière sans comprendre : comment pouvait-il être saoul sans même que les bouteilles ne soient ouvertes ? Il se tourna vers Corentin mais ne put rien tirer de celui-ci : croyant également avoir bu, il était parti dans une crise aigüe de caddie rouillé. Quant aux autres étudiants, tous s’étaient évanouis à la vue du Dragon.
    Alors ce dernier décida que le tas de ferraille déchiqueté qui avait auparavant servi de véhicule ne l’intéressait plus. Il tourna son œil brillant d’intelligence vers le petit groupe et, ouvrant une gueule démesurée, étira son long cou dans leur direction tel un cobra prêt à frapper.
Ses crocs luisaient sous la lumière sélène et son poitrail, renforcé par une armure d’écailles dorées, se dressait au-dessus de Cédric et Corentin dont une expression d’horreur recouvrait désormais le visage.

    Alors que la fin était proche, toute fuite désormais impossible, les étudiants remarquèrent une lueur violette qui dépassait derrière le cou serpentiforme de la créature. A travers la fumée, tous purent voir une ombre s’en détacher et s’élancer vers le monstre, semblant voler dans les airs, desquels un cri fusa : « TATA YOYOOOOOOOOOOOOOOOOOOOO !! ».
Toujours sous l’emprise de la peur et de la surprise, Cédric identifia en l’ombre un être humanoïde aux proportions étranges. Le nouvel arrivant virevoltait autour du monstre, tentant de lui asséner des coups puissants ; armé de ce qui semblait être un morceau de lampadaire, il entreprit de s’en servir pour écraser la tête du Drake contre le sol dans un craquement sinistre.


    Lourde était devenue l’atmosphère à présent. La rue était à nouveau silencieuse ; seules quelques sirènes de police se faisaient entendre au loin, signe que le combat avait été fortement remarqué. Les jeunes gens hésitaient : devaient-ils aller remercier le chevalier inconnu ou, au contraire, ne pas se faire remarquer ? Ils n’eurent pas le temps de plus cogiter, car ce fut le moment que le soldat sombre choisit pour se redresser de toute sa hauteur.

    Les rares témoins en furent estomaqués : ce n’était pour les étudiants qu’un détail après l’apparition du grand Ver, mais cet homme-là mesurait au moins deux mètres trente et était équipé d’une armure impressionnante dont le casque tenait plus de la boite de conserve qu’autre chose, fait qui leur rappela étrangement quelqu’un.

    Tandis que Corentin et Cédric se pinçaient, refusant de croire que leurs yeux aient pu être témoin en pleine rue de Lyon d’un combat entre un guerrier à la carrure de Norn et un Dragon, de l’agitation se fit soudain remarquer sur la place : plusieurs véhicules blindés de l’armée avaient été dépêchés sur les lieux afin d’éradiquer cette menace venue d’un autre monde. Les militaires encerclèrent le vainqueur inconnu et, jetant un regard craintif vers le cadavre de la Bête posé à ses pieds, lui ordonnèrent de retirer son heaume. Délesté de son arme improvisée, celui-ci ne put qu’obtempérer face aux armes lourdes pointées dans sa direction.
    La découverte arracha un hoquet de surprise aux deux jeunes geeks : longs cheveux et bouc bruns, carrure impressionnante, l’intrus ressemblait en tout point à Elentar, le personnage que Corentin s’était créé dans Guild Wars.

    Avec un petit sourire, Corentin s’exclama : « Bon, c’est pas qu’on a bu ! Non, non ; un peu de fatigue, c’est tout ! Ma session de jeu quotidienne, rien de méchant. J’ai juste trop joué ! »
- Dis-moi Corentin, l’interpella Cédric. T’aurais pas fait un rituel chamanique impliquant ta statuette de Dolyak et de la rhubarbe ces temps-ci, par hasard ? »
L’intéressé ne répondit pas : le caddie, des étoiles dans les yeux, avait laissé place à un « Waaaaaaaiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiii !!!!! Elentar ! » Retentissant. Surpris de trouver enfin quelqu’un qui connaisse son vrai nom dans cet endroit étrange, Elentar se retourna pendant qu’un officier demandait aux étudiants s’ils connaissaient l’homme qu’ils venaient d’arrêter. Ils ne purent que réfuter, tant l’absurdité de l’idée d’une apparition venant d’un jeu vidéo était grande. Mais Elentar, comprenant que l’un de ses rares espoirs reposait sur les épaules des deux gringalets qui lui étaient totalement inconnus mais qui visiblement savaient des choses sur lui, ne se posa pas de questions sur l’étendue de sa renommée, celle-ci lui paraissant évidente. Il n’eut que le temps de crier quelques mots avant d’être embarqué par les forces armées.

    Face à l’absence de réaction de Corentin, toujours sous le choc de la rencontre, Cédric dû se concentrer pour déchiffrer les paroles du Gardien norn. Celui-ci semblait s’être exprimé en un dialecte apparenté au vieux norrois, langue que le jeune homme comprenait un peu ; mais le Norn avait parlé de façon trop rapide, pressé par les circonstances. Parmi tout ce charabia, Cédric ne saisit que deux mots : "Gixx", "Prieuré".

    Décidément, l’incompréhension était totale : ces deux noms... Etait-ce un rêve ? Comment un personnage de jeu vidéo pouvait s’être retrouvé dans ce monde ? À ce moment, les yeux de Cédric se posèrent sur l’objet à l’origine de la lumière violette qu’il avait aperçue peu de temps auparavant ; en mettant en relation cette construction avec les dernières découvertes, fronçant les sourcils, il se rendit compte qu’il s’agissait d’un portail asura, probablement le point de passage qui avait permis la soudaine arrivée d’un Dragon et d’un Norn en pleine ville.
    Mais le puzzle était incomplet. En effet, au cours des derniers mois, Cédric avait mis en place avec l’aide de ses amis un grand jeu de rôle retraçant l’histoire de sa famille. Or, dans cette histoire la Tyrie était un continent appartenant au même univers mais ayant existé au cours d’une époque depuis longtemps révolue. Le portail asura, élément sensé permettre un voyage rapide entre deux zones éloignées de ce continent, était-il devenu un portail dimensionnel ou temporel ? L’univers que Cédric s’était créé restait-il cantonné à une autre dimension, ou était-il réel ? Quoiqu’il en soit, cette construction asura était visiblement déréglée, et c’était sans doute le message qu’Elentar avait voulu faire passer.

    Avec tous ces éléments en tête, Cédric apostropha Corentin et lui demanda de raccompagner leurs amis, car l’excellente soirée qu’ils comptaient passer ensemble était évidemment fortement compromise. Mais lui-même sentait qu’il avait quelque chose à accomplir pour aider à fermer cette porte vers le passé, car il ne voyait personne dans cette réalité qui puisse l’aider dans cette tâche. Et qui sait ce qui pouvait surgir du portail, à présent ?

« Ça ne prendra pas longtemps, j’espère ! » Cria-t-il, avant de sauter au travers du cercle aux reflets irisés.

    La sensation était étrange ; durant un court instant, Cédric sentit son estomac se retourner et ne vit plus que des étoiles. Sa vue se brouilla, puis il se sentit à nouveau libéré comme s’il sortait d’une longue apnée. Tout redevint clair, et il se retrouva sur une dune de sable entourée d’eau ; derrière lui, le portail brillait toujours d’une belle couleur, soigneusement implanté dans le sol. Le jeune homme s’éloigna de quelques pas, tentant de mettre de l’ordre dans ses idées. Au loin, à la surface d’un océan dont il ne parvenait pas à voir distinctement l’horizon, des formes fantomatiques se mouvaient ; alors Cédric comprit où il se trouvait, et un frisson d’horreur lui parcourut l’échine.

    Il regarda autour de lui, ne trouvant qu’un bout de bois rongé par l’humidité, arme improvisée mais qui ne lui serait d’aucun secours en cas de rencontre imprévue dans cette région hostile ! Cédric avait tendance à agir avant de réfléchir aux conséquences, et l’idée de se retrouver sans moyen de défense au milieu d’une horde de monstres sanguinaires ne l’avait pas arrêté au moment de franchir le portail.
L’imprudent soupira : pourquoi fallait-il toujours qu’il s’enfonce dans de telles situations ? Il amorçait un geste de recul pour retourner vers la machine asura lorsqu’une voix puissante, s’exprimant en vieux norrois comme l’avait fait Elentar précédemment, se fit entendre :
« Elentar, où es-tu ? »

    Cédric se réfugia derrière un rocher à temps pour voir apparaître un guerrier qu’il reconnaitrait entre mille. De la taille d’un Norn mais corpulence humaine, longs cheveux d’or retenus par un fin bandeau portant un énorme saphir, vêtu d’une impressionnante armure sombre... Il avait sous ses yeux Bwulf Vent-d’Acier, son grand-père maternel et parrain d’Elentar. Son corps paraissait luire d’une aura divine, et ses traits féroces arboraient une expression néanmoins indéchiffrable.
Sa main gauche reposait sur la garde du plus imposant espadon que Cédric ait jamais vu, dont la brillance semblable au firmament à l’heure du levant se reflétait sur une lame aussi grande qu’un Humain.

    Baissant les yeux vers la cachette, au final pas si invisible, où était planqué le touriste désarmé, Bwulf l’aperçut et lui demanda d’un air amical :
« Bonjour petit, tu n’aurais pas vu un Norn pa... Mais oublie ça, que fait un jeune Humain sans arme et habillé bizarrement ici, à Sud-Soleil ? Tu es inconscient ? Ce doit être une épidémie, je viens de voir un type habillé un peu comme toi se faire courser par un Drake et dévorer par un Mégalodon... Qu’est-ce qu’il se passe aujourd’hui ? »
    Cédric réfléchit à toute allure. Quelle que soit la nature véritable du portail, son grand-père ne pouvait pas le connaître, du moins pas encore. Mais il devait vite le mettre au courant des récents évènements, car de là dépendrait peut-être le sort du Monde qu’il connaissait. Et puis, s’il s’agissait seulement d’un rêve, l’aventure pouvait être amusante !
« Bonjour Pap... Bwulf, répondit-il en hésitant, sa maîtrise modérée de la langue nordique n’aidant pas. Je suis justement envoyé par Elentar et c’est urgent ! Ce portail asura est vraisemblablement déréglé et mène vers un autre Monde, d’où je viens. Ce serait vraiment long à expliquer, et je ne comprends pas tout, mais je vous connais tous les deux très bien, même si je ne suis pas originaire de Tyrie et vous ne me connaissez pas. Il y a peu de temps, un Dragon a passé le portail et s’est retrouvé dans ma ville, dans un univers qui ne connait pas ces créatures ; Elentar a lui aussi emprunté ce passage et nous a protégés, mais il a été capturé par les soldats de mon Monde. Il n’a eu que le temps de me faire comprendre que l’Intendant Gixx du Prieuré peut aider à rétablir l’ordre et fermer le passage, qui est trop dangereux pour nos deux Mondes... Voilà pourquoi je suis là.
- Bon... Je ne comprends pas non plus tout ceci, mais tu as éclairci certains points. Donc Elentar a été fait prisonnier, et il n’a même pas tenté de se défendre ?
- Là d’où je viens, les soldats ne connaissent pas la magie mais utilisent des armes à feu beaucoup plus puissantes que celles auxquelles vous êtes habitués ici, malgré ses pouvoirs son armure n’y résisterait pas ; de plus, ils étaient vraiment trop nombreux pour lui. Mais connaissant Elentar, je ne me fais pas de soucis pour lui !
- Et tu dis qu’il t’a envoyé voir Gixx ? En ce moment, le nabot doit être au Prieuré, il travaille sur une nouvelle stratégie de défense contre ces pourritures de revenants. J’espère qu’il aura le temps de se pencher sur ton problème. »


    À ces mots, Cédric crut défaillir. Comme il le craignait, il était arrivé en Tyrie pendant la guerre contre Zhaitan... Il revit en pensée les stratégies qu’il utilisait lors de ses sessions de jeu lorsqu’il combattait les sbires du Dragon Ancestral ; seulement, le problème était là : il n’était pas Fálki ; pas plus qu’Isilwen ou Eotengram. Il n’était que Cédric, un jeune homme provenant d’un environnement paisible, n’ayant d’autre arme que son corps et d’autres techniques de combat que des rudiments d’arts martiaux. Que pouvait-il bien faire face aux dangers tyriens ? Décidément, la chance n’était pas avec lui aujourd’hui !

« La meilleure solution, reprit Bwulf, aurait été que j’aille le prévenir. Cependant, je ne peux pas laisser ce portail sans surveillance ! Donc voilà ce qu’il va se passer : je vais rester dans le coin pour tenter d’empêcher le passage d’êtres hostiles dans un sens comme dans l’autre, et toi tu cours au Prieuré.
- Au Prieuré de Durmand ?!
S’écria Cédric. Mais... C’est super loin ! J’y arriverai pas vivant !
- Ne t’inquiète pas, une caravane doit bientôt passer dans le coin ; les marchands transportent des vivres en direction du passage de Lornar, il te suffira de monter avec eux. Et dès que possible, tu enverras des renforts pour m’aider à tenir la position ; mon fils Fálki sera présent, si tu le vois dis-lui d’arrêter de dormir et de me rejoindre au plus vite !
- Je n’y manquerai pas ! »
Répondit Cédric avec un petit sourire, une pointe d’excitation dans la voix.

    La caravane arriva peu de temps après. Trois Dolyaks, entourés de quatre marchands norns et escortés par une dizaine de soldats humains, firent leur apparition sur le rivage de la crique, les sabots des bovins aux quatre cornes s’enfonçant dans le sable chaud. Ils saluèrent les deux voyageurs, qui les mirent au courant de la situation. Les marchands acceptèrent de mener le petit Humain à la place forte tenue par Gixx l’Asura, ne le considérant pas comme un lourd fardeau. Au milieu de ces Norns qui le dépassaient de plusieurs têtes, Cédric se sentait comme une souris entourée par une meute de loups ; remerciant Bwulf, il suivit la caravane en silence jusqu’à ne plus apercevoir ce portail qui leur causait tant de soucis.
Le voyage se déroula dans une ambiance lourde d’appréhension ; la tension était presque palpable, les soldats redoutant à tout instant l’attaque du convoi par quelque monstre ou bandit. Constamment aux aguets, ils épiaient chaque rocher, chaque branche, dans l’espoir de ne pas se faire surprendre par une embuscade. Leur jeune invité était partagé entre la crainte d’être attaqué et l’émerveillement face à la beauté des lieux, mais il n’eut pas plus le temps d’admirer le paysage : la Passe était toute proche, et avec elle le froid et les tempêtes de neige. Déjà se détachait, derrière le rideau presque opaque de flocons, l’ombre de ce que l’on devinait être le Fort du Prieuré.

    Soudain, alors que les marchands commençaient à se détendre, l’attaque survint. Des hordes de revenants surgirent par-dessus les congères et s’élancèrent à la suite du convoi norn. L’un des marchands poussa un grand cri de terreur et exhorta les Dolyaks à avancer le plus rapidement qu’il leur était possible, tandis que les soldats se retournèrent pour faire face à la menace. Ils déchantèrent bien vite lorsqu’ils se rendirent compte de la taille de l’armée ennemie ; déjà, les premières vagues s’abattaient sur eux. Cédric pouvait voir leurs visages tuméfiés, leurs membres déchiquetés et leur chair putréfiée. Les soldats pâlirent et s’enfuirent à la suite de la caravane : le Prieuré, en haut de la colline, était leur seul espoir.
À la vue de cette débandade, Cédric, consterné et oubliant sa propre peur, leur hurla :
« Arrêtez de fuir, bande de de PNJ inutiles ! Vous avez été entrainés par Logan ?! »
Seul le vent lui répondit, les gardes étant trop occupés à battre des records de vitesse pour ne pas finir en carpettes.


    Alors ils arrivèrent aux portes du Fort, et ce fut la panique : les sentinelles crièrent, une lourde cloche sonna, les premiers guerriers s’avançaient sur la terrasse. La caravane, accompagnée de leur protégé, se fraya un chemin vers les profondeurs fortifiées ; dans la confusion qui régnait, un cri retentit soudain :

« À MOI L’ASGAAAAAAAAAAAAARD !! »

    Cédric s’arrêta subitement : ce jeu de mot foireux... Il n’y en avait qu’un pour crier ceci. Se retournant, il aperçut une longue chevelure d’argent disparaître parmi tous les soldats.
« Evite de t’endormir sur le champ de bataille, Tonton » Susurra-t-il entre ses dents.

    Il fut emmené dans une pièce en hauteur, fortifiée et comportant une fenêtre donnant sur la cour principale du fort. De là, on pouvait voir les hordes glapissantes s’avancer telle une marée en putréfaction, dirigées vers un seul but : débarrasser l’endroit de toute entité vivante afin d’accomplir les noirs desseins de Zhaitan.

    Alors les défenseurs du Prieuré s’élancèrent. Il n’y avait là presque que des Norns ; le bataillon central, portant haut le totem du Loup, heurta en premier les revenants qui tentaient de grimper sur la terrasse.

    Leur commandant, Fálki Bwulfsson, était un jeune gardien d’une vingtaine d’années, qui portait sur ses épaules le double poids de Commandant du Pacte et de fils des héros Bwulf et Eir Stegalkin. Vaillant parmi les Norns, il n’en était pas moins parfois impétueux et n’hésitait pas à défier plus puissant que lui sans se concerter avec le bon sens. Il était de courte stature selon les standards de sa race, mais l’éclairage fourni par la Lune ce soir-là permettait à ses alliés de repérer aisément son armure draconique au cœur de la mêlée : d’une blancheur immaculée lorsqu’elle reflétait une quelconque lumière, mais fonçant telle une ombre dans l’obscurité, celle-ci lui avait valu le surnom de Scadufel, signifiant "à la peau gris sombre", chez les Humains. Ses longs cheveux flottaient au vent, car il préférait combattre tête nue. Il était secondé par son fidèle Thane de l’épée, Eotengram, un Asura aux oreilles falciformes dont les plus grandes spécialités se trouvaient être le vol et l’assassinat.
    Sur sa gauche se tenait Finbarr Þorulfsson, le grand stratège, envoûteur d’environ trente-cinq ans, qui menait un bataillon en suivant l’esprit du Corbeau. Arborant une grande barbe rousse, il était passé maitre dans l’art de l’illusion et dirigeait ses hommes d’une main de velours. La Lune voyait sa lumière être reflétée dans les innombrables boucles métalliques qui fermaient les sacoches dispersées sur son vêtement de cuir et de tissu, grande houppelande brun-rouge qu’il chérissait plus que tout, l’ayant reçue de sa famille en tant qu’héritage d’une lointaine ancêtre, prêtresse de Lyssa en son temps.
    À droite de l’armée, près de la balustrade, venait Eikinskjaldi Arnarson. Lui aussi à la tête de son propre bataillon, le vieux guerrier avait vu passer huit décennies, aidé par la force de l’Ourse. Une grande cicatrice marquait son visage, vestige de l’une des nombreuses campagnes menées contre les serviteurs draconiques ; car ce grand Norn, plus puissant de son peuple, était un vétéran de la Harde avec laquelle il avait combattu maintes fois sous la protection de l’armure de Cerf, qui marquait son rang élevé au sein de la hiérarchie. Sous son heaume, on devinait des cheveux blancs mi- longs, témoignage d’une longue vie bien remplie.

    Les trois compagnies se ruèrent sur leurs adversaires en hurlant dans une cohue indescriptible, taillant la chair et pulvérisant les os. Les flèches fusaient, les épées étincelaient et les casques rutilaient dans la lumière déclinante du crépuscule, mais les armées de Zhaitan tenaient bon. Chaque revenant mis à terre était de suite remplacé par deux de ses semblables, et les assaillants avançaient inexorablement vers la plateforme du Prieuré. Mais Cédric n’avait d’yeux que pour son oncle, Fálki dit "le fou", dont l’espadon de glace tournoyait, tranchait et empalait les mort-vivants comme autant de messages adressés au Ver Ancestral. Galvanisés par la présence de cette lame, dont la danse macabre renvoyait chaque ennemi dans un Outre-Monde qu’il n’aurait jamais dû quitter, les défenseurs scandaient son nom en chœur : « Isstormr ! Isstormr pour la Harde ! ». À côté de lui, Eotengram disparaissait et réapparaissait dans un brouillard artificiel, profitant de l’effet de surprise pour distribuer entailles profondes et balles perforantes à ses ennemis.

    La rage des Norns atteignit alors un tel degré que l’on vit les revenants faiblir et être lentement repoussés hors de la zone fortifiée. À ce moment, Finbarr rejoignit Fálki et lui cria : « Toujours aucune nouvelle d’Æthelstan ? S’il ne vient pas maintenant, il n’aura pas le plaisir de découper du revenant !
- Hélas non
, répondit Fálki en se reposant sur son espadon entre deux vagues. J’espère qu’il ne lui est rien arrivé ! Son escouade aurait déjà dû être là...
- Oh ne t’inquiète pas, il est solide le bougre ! Et ses troupes sont du même acabit. »

Puis toute ébauche de stratégie quitta l’esprit de Finbarr :
« Bon Fálki, tu comptes rester là à rêvasser toute la nuit ? À L’ASSAUUUUUUUUUUUT ! »

    Les membres du Prieuré commençaient à se réjouir d’une victoire qui leur semblait acquise, quand un cri déchira l’air. Une partie de l’armée revenante s’était éclipsée et avait contourné les combattants, assaillant le Fort par une autre entrée dont la défense venait de céder. Les Norns étaient pris en tenaille, et malgré toute l’ardeur qu’ils pouvaient mettre dans leurs coups, ils perdaient minute après minute du terrain. Bientôt, ayant subi de lourdes pertes, ils furent forcés de se retirer à l’intérieur du Fort tandis que les revenants poussaient de tous côtés. Assistant à la scène depuis sa pièce barricadée, Cédric perdit de vue Fálki et recommença à se demander ce qu’il était venu faire dans ce Monde rempli de fous.

    Soudain, alors que les rumeurs du combat laissaient entendre qu’il se déroulait à présent dans le hall du Fort, une grande clameur s’éleva parmi les rares sentinelles encore présentes sur les remparts. Au loin, une traînée de poussière et de neige annonçait l’arrivée imminente d’un corps armé aux armures brillantes. Tels les vents des Cimefroides, les retardataires s’abattirent bientôt sur la horde pestilentielle, les prenant à leur tour à revers. Ils se révélèrent être l’escouade de la Panthère des Neiges ; à leur tête était Bwulf, irradiant d’une lumière divine, s’avançant au pas de course. Le protecteur des peuples libres décrivait des moulinets avec son bras, l’espadon semblant jeter des éclairs sur ses ennemis en cette nuit profonde dans laquelle seul l’astre lunaire fournissait quelques lueurs.

    C’est ainsi qu’il retrouva Fálki, son fils, tranchant et chantant au cœur de la bataille. Ensemble, la lumière et la glace inondèrent leurs immondes adversaires sous des torrents de tourments. Avec l’aide inespérée de la quatrième compagnie, les Norns inversèrent le cours de la bataille et finirent par l’emporter, annihilant toute tentative immédiate de prise de la grande Forteresse par les serviteurs de Zhaitan.
    Pendant que Finbarr et Eikinskjaldi emmenaient leurs bataillons respectifs à l’assaut des rares revenants encore animés par un esprit belliqueux, Fálki se fraya un chemin vers un groupe de combattants assis près d’une colonne. Il avisa Bwulf et lui demanda :
« Un grand merci pour votre aide ! Mais où est-il ? Où est le chef de l’escouade, où est Æthelstan ?
- Æthelstan fils d’Ælfwine est mort...
Soupira le grand guerrier d’un air grave. Tombé au champ de bataille, peu de temps après m’avoir rejoint. »
Le silence se fit alors dans le Fort. Tous baissèrent tristement la tête. Le plus rapide des Norns, qui suivait l’enseignement de la Panthère des Neiges, le voleur Æthelstan, n’était plus.

    À ce moment, Cédric surgit sur la terrasse du fort. Il avait été soulagé de voir apparaître son grand-père et excité de pouvoir rencontrer Fálki, et par-dessus tout, l’annonce de la fin de la bataille avait été une délivrance.
Fálki l’aperçut et, se tournant vers Bwulf, commenta :
« C’est donc lui le jeune Humain qui, m’a-t-on dit, a été escorté par une caravane juste avant le début de la bataille ! L’alerte a été donnée en grande partie grâce aux Dolyaks, voilà qui va faire plaisir à Elentar ! D’ailleurs, où est ce Gros-plein-de-bière ?
- Notre jeune ami, au moins, a pu survivre à cette embuscade ! »
Répondit Bwulf, soulagé. Il fit signe de venir à Cédric qui se tenait quelques mètres plus loin, n’osant s’approcher.

    Tout en faisant les présentations, le Héros de la Harde mit Fálki au courant du problème à l’origine de l’arrivée du jeune homme. Quelques guerriers norns s’étaient rassemblés autour d’eux, écoutant le récit et observant l’intrus d’un œil inquisiteur.
« Je suis donc resté pour garder le passage, continua le divin personnage. Æthelstan et sa troupe sont arrivés peu après, ils m’ont dit avoir repéré des traces indiquant un déplacement important et très récent de revenants, nous nous sommes donc hâtés en direction du Prieuré en laissant une partie de l’escouade protéger le portail... Malheureusement, nous sommes tombés dans une embuscade tendue par ces satanés suppôts de Zhaitan à l’entrée de Lornar, et même si nous les avons repoussés pour venir à temps ici, Æthelstan y a laissé la vie.
Pour l’heure, je dois en urgence parler de cette affaire à Gixx. Cédric, je te laisse avec Fálki ! »

Sur ces mots, Bwulf descendit le long du couloir et disparut dans l’ombre.

    « Alors comme ça, la boite de conserve a encore fait des siennes ? »
Fálki et Cédric étaient attablés au comptoir dans le réfectoire du Prieuré depuis une petite heure ; c’est là que les pas du demi-Norn les avaient menés après le départ de Bwulf, et ils discutaient avec animation de cet incident.
« Ce n’est pas de sa faute, ce qu’il s’est passé... Dit Cédric en tentant de réprimer un fou rire. Mais je dois dire que j’ai été vraiment surpris de le voir dans la rue !
- Tu n’avais jamais vu de Dragons c’est ça ? Parle-moi un peu de ton pays, il se trouve loin d’ici ?
- Je suis presque sûr qu’il se trouve très loin...
l’Humain laissa son regard vagabonder par la fenêtre. Temporellement loin. Je pense que je viens de votre futur, l’équivalent de la Tyrie dans sept siècles environ si je ne me trompe pas. À mon époque, plus personne ne sait pratiquer ce que l’on appelle « magie » et les Dragons ainsi que toutes les créatures magiques peuplant la Tyrie n’existent plus, à tel point qu’on les considère comme mythiques. La technologie a pris le pas sur le reste, mais même la plus entrainée des armées n’a jamais appris à se battre contre un Dragon, pas plus qu’elle n’a eu à subir d’invasion de revenants ou de Couvegivres. Nous sommes sans défense face à une telle menace, et c’est pour cela que l’ouverture d’un portail temporel est extrêmement dangereuse.
- Le plan d’Elentar me laisse tout de même sceptique
, réagit le géant aux cheveux d’argent. Ça ne lui ressemble pas ! Les machines créées par ces pois-chiches sont simples : pour casser, on cogne. Par contre pour réparer, on cogne ; mais c’est pour réparer !
- Tu es trop prévisible, Fálki !
S’exclama Cédric, observant la neige tomber, toujours aussi drue. Mais il n’a pas eu le temps d’agir, c’est pour ça que j’ai été obligé de m’en charger. Si tu veux t’amuser à "réparer" le portail, vas-y ; mais à l’heure qu’il est, l’Intendant doit déjà être au courant du problème, et ça ne lui ferait pas vraiment plaisir !
- Que ce vieux nabot de Gixx aille voir à Orr si j’y suis !
Grimaça Fálki en vérifiant que personne d’autre ne l’entendait. Mais tu as l’air d’en savoir énormément sur nous, pour quelqu’un qui viendrait du futur. Dis-moi, est-ce que l’on chante toujours mes exploits, à ton époque ? Que sais-tu sur ma famille ?
- Oh pour ça, oui. »
Répondit le jeune homme en repérant un couple d’aigle qui volait au loin. Il éluda la seconde question : si son intuition se révélait exacte, tant qu’il n’avait pas la preuve du lien étroit qui les unissait, il serait dangereux de vouloir révéler à une personne son futur. Mais Fálki ne releva pas : la seule mention de sa haute renommée lui fit oublier le reste.

    Un lourd silence tomba alors entre les deux personnes. Puis Fálki, observant les traits du jeune Humain, lâcha : « C’est amusant, tu ressembles beaucoup à ma petite sœur Isilwen ! »
S’il avait fait plus clair dans la pièce, on aurait pu voir Cédric légèrement rougir. Il brûlait d’envie de raconter la vérité, mais celle-ci n’était pas seulement incroyable : elle était dangereuse, surtout si elle venait à atteindre les oreilles d’Isilwen. Le jeune homme s’étira et regarda par la fenêtre ; au loin, les aigles continuaient leur vol gracieux dans la lumière matinale. Une brise fraiche montait le long du rempart, et quelques passereaux folâtraient dans les buissons en chantant. Aucun pèlerin arrivant sur place ne se serait douté qu’une grande bataille s’était déroulée quelques heures auparavant en ces lieux.

    Sortant de sa torpeur, Cédric entendit un ronflement sonore. Il tourna la tête et vit que Fálki, comme à son habitude, s’était affalé et endormi sur le comptoir ; le jeune étudiant le réveilla d’un coup de pied, avant de se tenir la cheville de douleur.
« Bon c’est pas tout ça, dit le demi-Norn en contemplant d’un air ahuri l’Humain qui sautillait sur place en massant son pied ; mais je dois aller voir Eikinskjaldi pour l’entrainement des recrues ! Nous nous reverrons bientôt, je pense. »
Il avait été décidé entre les deux compères que Cédric irait se réfugier à la Vallée de la Reine, région paisible si ce n’était la présence de bandits dans certains recoins. Le passage vers Sud-Soleil lui avait été fortement déconseillé en raison d’une grande concentration de Karkas, aussi devait-il prendre son mal en patience et en profiter pour visiter, en compagnie d’Isilwen, la Tyrie - continent qu’il avait si souvent parcouru virtuellement.

    Le petit visiteur observa Fálki s’éloigner, une choppe à la main, en direction de la cour. « De dos, il ressemble vraiment à un faucon du nord » Pensa-t-il. Son pas assuré, sa position donnaient l’impression qu’il volait, et le bas de son armure flottait derrière lui telle une aile d’argent étendue.
Un lourd bâillement, monté du plus profond de son être, vint interrompre les pensées de Cédric ; il n’avait pas fermé l’œil de la nuit, aussi espérait-il ne rencontrer aucun souci sur le chemin pour avoir enfin l’occasion de se reposer. Il descendit  l’escalier en direction de l’entrée principale du Fort afin d’attendre la caravane qui devait l’emmener à la Vallée de la Reine.
    Lorsque celle-ci fit son apparition, le jeune homme la reconnut au premier coup d’œil. Combien de fois était-il passé à côté au cours de ses pérégrinations dans Guild Wars, parfois pour l’escorter ! Le taureau de bât, la marchande Mona ainsi qu’un garde séraphin, reconnaissable à son bouclier doré en forme d’aile, gravirent péniblement la pente qui menait au Fort. Avant de repartir, ils devaient effectuer un échange de marchandises au Prieuré.

    Le voyage s’effectua sans encombre, malgré quelques attaques de centaures à proximité de la destination ; mais les quelques aventuriers ayant rejoint l’escorte dans l’espoir de gagner un peu d’argent eurent vite fait de les repousser, tellement rapidement que Cédric ne vit pas l’ombre d’une arme ennemie dégainée.

    Il quitta la caravane, après les avoir longuement remerciés, à quelques mètres du porche d’entrée du village de Claypool. Se dirigeant vers l’Ouest, il savait pertinemment où trouver la rôdeuse humaine qui sera plus tard sa mère ; les champs s’étendaient là, disposés sur plusieurs étages le long de la rivière qui coulait en contrebas. Cédric admira le paysage un instant, satisfait d’avoir quitté les neiges éternelles des Cimefroides qui convenaient mieux aux corps épais et protégés des Norns qu’à celui  d’un jeune Humain venant d’une région tempérée.
    De la plateforme où il se trouvait, la vue portait assez loin. Le Promontoire Divin, capitale des Humains, se dressait de toute la hauteur de ses murailles à quelques lieues de là, et on pouvait même distinguer le domaine du ministre Caudecus au Nord-Est. Des paysans s’affairaient dans les champs, profitant de cette journée ensoleillée ; des rires d’enfants se faisaient entendre, au loin un chien aboya. Soudain, un cri aigu retentit dans la vallée : des chiens de prairie venaient de repérer un prédateur. Plissant les yeux, Cédric vit le fautif monter en spirale le long de la falaise, sur sa gauche : il s’agissait d’un jeune aigle royal. Cependant, il n’avait pas l’air sauvage ; en fait, il parut très familier au jeune Humain qui le regardait s’approcher, porté par le vent. L’oiseau de proie l’aperçut et fonça dans sa direction avant de décrire des cercles autour de lui, l’œil interrogateur.

    Alors que l’Humain et l’Aigle s’observaient mutuellement, une petite voix claire monta depuis les champs, tel un appel :
« Thorn ? »
Cédric se retourna et marqua un temps d’arrêt : vêtue de vert et de marron, cheveux bruns cuivrés, arc à la main, une jeune fille venait dans sa direction. Isilwen, comme l’avait reconnue Cédric, sursauta en le voyant là habillé de façon étrange et porta instinctivement la main au carquois. Mais elle comprit bien vite qu’il ne possédait ni armes ni mauvaises intentions. À ses côtés se tenait un jeune chien dont le pelage, ressemblant à un assortiment de fougères et d’autres variétés végétales, était d’un ton variant entre le jaune et le vert. Il trottina vers l’intrus et, le regardant au travers d’yeux pleins d’intelligence, se mit à le renifler. Isilwen rappela son ami quadrupède d’un doux « Reginn, viens ici ! » puis se releva et, regardant timidement le nouvel arrivant, lui dit : « C’est étrange, d’habitude il se méfie des étrangers mais là c’est comme s’il te connaissait ! »


    Cédric la salua et lui expliqua les raisons de sa venue. La jeune fille de Bwulf, âgée de quatorze ans, l’écoutait avec attention, demandant parfois des détails sur quelque point incompris. Elle fut particulièrement intéressée par la mention d’un autre "univers" et, tandis qu’ils se promenaient dans les champs, demanda :
« Serais-tu un Elfe ? Mon père m’a beaucoup parlé de ce peuple, il m’a dit qu’ils vivaient il y a très longtemps sur cette Terre et qu’ils étaient immortels ! J’adorerais en rencontrer un, un jour... »
Son interlocuteur ne répondit pas tout de suite. Il ne pouvait pas lui révéler le lien qui existait entre eux deux, les couloirs du temps étaient trop tortueux pour jouer au visiteur du futur quand on ne savait pas s’y prendre. Dans son esprit, une phrase tournait en boucle : « un virgule vingt-et-un Gigawatts ! ».
Il laissa son regard errer sur la rivière et finit par répondre :
« Je n’en ai... Jamais vu non plus. Les Elfes sont devenus très rares dans ces contrées, mais je suis sûr qu’un jour tu en verras un ! »
Déçue, Isilwen se tourna vers lui et murmura : « j’espère... ».

    Les deux jeunes gens continuèrent leur balade en parlant de choses et d’autres. Cédric expliquait sa vie en France, en prenant garde à ne pas trop en dire, et Isilwen lui parlait du Promontoire, de sa famille et de ses aventures avec les Lucioles Automnales. Il en savait bien sûr la majeure partie, mais l’Histoire racontée par l’un de ses protagonistes prenait une tout autre dimension ; Isilwen parlait avec tant de passion que le suivi des évènements devant un écran d’ordinateur paraissait bien fade à côté. À quatorze ans, elle avait déjà combattu à de nombreuses reprises aux côtés des Lucioles, tuant des bandits, transperçant des Trolls et des Couvegivres à coups de flèches meurtrières.
« Tu sais, dit Isilwen, je pourrais te faire rencontrer des membres de notre guilde ! Nous allons bientôt organiser quelques petits jeux, tu te joindras à nous si tu veux !
- Ce serait avec plaisir, mais je ne devrais pas tarder à pouvoir rentrer chez moi ; dès que Gixx, l’Intendant du Prieuré, se mettra en route pour réparer le portail, je n’aurai que peu de temps pour le franchir avant que la connexion ne soit définitivement fermée ! »


    La petite archère emmena son invité dans une taverne, où ils purent se restaurer autour d’un bon plat de porc rôti tandis que Reginn s’amusait avec un Lévridrake krytien errant ; l’air s’était adouci et quand ils sortirent dans la rue, ce fut pour constater que la nuit tombait. Au-dessus d’eux une ombre planait, révélée par la lumière des torches ; elle descendit en piqué et se posa sur l’épaule d’Isilwen, et Cédric entama un mouvement de recul avant de se rendre compte qu’il ne s’agissait que de Thorn. La fille d’Eir caressa l’aigle en le regardant intensément, comme si elle communiquait avec lui. Puis elle se tourna vers le jeune Humain d’un air triste :
« Les deux bourrins de la famille sont arrivés, ils t’attendent au Promontoire. Tu vas vraiment rentrer chez toi ?
- Il le faut ! »
Répondit Cédric, peiné malgré tout de devoir bientôt quitter cet endroit. Il fut néanmoins amusé de voir à quel point les nouvelles circulaient vite pour Isilwen depuis qu’elle était entrée dans l’Ordre des Soupirs. « Sa complicité avec Thorn et Reginn est vraiment remarquable ! » Songea-t-il.

    Après une courte traversée de la Vallée, troublée seulement par un groupe de bandits qu’Isilwen abattit froidement d’une salve de flèches tirées trop rapidement pour les voir, la lumière vespérale n’aidant pas, ils entrèrent dans la Cité. Elle paraissait tellement imposante en comparaison de ce que l’on pouvait en voir dans le jeu !
Le jeune homme ne savait plus où donner de la tête.  Quelques habitants flânaient encore dans les rues, ici un groupe d’Humains sortant d’une taverne, là un Charr aux longues cornes  bifides et au pelage tigré courant à quatre pattes en bousculant les passants. Des gardes patrouillaient dans les allées ; au centre d’une place, les deux voyageurs passèrent devant un petit attroupement d’enfants humains qui observaient avec crainte deux Norns. L’un d’eux testait l’équilibre de son immense espadon, arme qui fut jadis corrompue par le souffle de Jormag ; l’autre, aux traits divins, discutait avec un vieil Asura à l’air revêche.

    Levant la tête, celui qui se faisait appeler Bwulf aperçut les nouveaux arrivants et se dirigea vers eux, un grand sourire aux lèvres.
« Ah, vous voilà ! Je viens de voir Elentar, il est enfin rentré de son escapade dans l’autre Monde et, disons... Assez perturbé par ce qu’il a vécu ! Vous n’avez pas eu de problème sur la route ?
- Quelques bandits voulaient nous tendre un piège, mais je dirais qu’Isilwen les a... Percés à jour !
Répondit Cédric, jetant un regard en biais vers cette dernière qui s’était mise à rougir.
- Très bien ! Bon, je viens de discuter avec Gixx, si tu es prêt nous pouvons y aller. »
Avec regrets, Isilwen fit ses adieux à son compagnon d’une journée puis s’éloigna. Cédric, regardant dans sa direction, remarqua qu’elle se dirigeait vers une jeune Sylvarie dont la chevelure était constituée de longues feuilles rougeâtres attachées en queue de cheval et qui lui faisait de grands signes ; suivant son regard, Fálki ricana et lui glissa :
« Elles vont bien ensemble, non ? Cette jeune pousse s’appelle Ohime, c’est aussi une Luciole ».
« Tout est bien qui finit bien »
, pensa Cédric. « Isilwen, ton futur te tends les bras ! Et moi, mon présent m’attend. »

    Alors les quatre compagnons se mirent en branle à destination du portail qui devait les emmener à l’Arche du Lion. Ils y étaient presque arrivés lorsque Cédric poussa un cri :
« Attendez, j’ai perdu quelque chose ! »
Un petit rire derrière son dos le fit se retourner : Eotengram, le thane de Fálki, jonglait avec une bague. Le voleur Asura lui fit remarquer d’un air espiègle, en lui rendant l’objet :
« Tu ferais mieux de surveiller tes affaires, jeune géant ! Et moi qui pensais que Fálki était le maître lorsqu’il s’agissait d’étourderie... »
    Intrigué par cette bague, Bwulf la demanda à Cédric. Il l’observa longuement, et son visage s’illumina soudain ; on l’entendit murmurer : « deux serpents jumeaux, aux yeux d’émeraude, l’un mordant la couronne de fleurs d’or portée par l’autre ». Puis il se tourna vers son porteur :
« J’ai déjà vu cet anneau ! Il a été forgé il y a fort longtemps et était transmis jadis de père en fils entre des lignées d’Elfes et d’Hommes... La dernière fois que je l’ai vu, il était entre les mains d’un ermite Elfe qui vivait dans une caverne, comment s’appelait-il ? Olvandil, je crois... Mais cela fait plus de deux millénaires. Comment es-tu entré en sa possession ?
- Tu as tout à fait raison, cet anneau est transmis d’ancêtre à descendant... »
Répondit Cédric, soulagé de pouvoir raconter cette histoire maintenant qu’il avait la preuve de sa véracité et qu’Isilwen n’était plus dans le coin. « Comme je le pensais, le portail qui s’est ouvert entre nos deux Mondes ne semble pas être dimensionnel, mais temporel. Je viens de votre futur, je suis né à la fin du vingtième siècle selon le même calendrier que vous. Je... Je suis le fils d’Isilwen et Olvandil ! »

    À ces mots, tous s’arrêtèrent de marcher ; Fálki manqua de s’étouffer avec la bière qu’il était en train de déguster puis regarda le petit homme fixement. Bwulf, estomaqué, réfléchit rapidement : leur jeune protégé disait forcément la vérité, l’anneau en était la preuve. De plus, ceci expliquait les  profondes connaissances qu’il avait sur la famille avant même de les rencontrer. Il étreignit son petit-fils avec émotion, également ravi par la preuve qu’Isilwen réaliserait son rêve de rencontrer un Elfe.
Fálki rugit d’allégresse ; il manqua d’envoyer Cédric s’écraser contre le mur d’en face en lui administrant une claque amicale sur l’épaule, puis lui lança d’un air excité :
« Fils-sœur ! Quel dommage que tu t’en ailles déjà, j’aurais aimé qu’on puisse boire un coup ensemble à Hoelbrak ! »
Essayant d’engranger toutes ces informations dans son cerveau, Eotengram émit un petit sifflement : « Sept-cent ans d’écart, et tu es le fils d’Isilwen ! Alors cette histoire d’allongement de vie accordée à ta mère était donc vraie ! »

    Le reste du voyage fut bien joyeux et animé, les désormais cinq voyageurs ayant trop de choses à se dire. Cédric tenta de leur expliquer qu’en plus d’être de la famille, à son époque il jouait à un jeu qui retraçait les évènements que Fálki, Isilwen et les autres vivaient ; et par ce biais, il se tenait informé de ce qui était arrivé à la famille dans le passé. Les Tyriens furent perplexes face à ce concept qui leur était inconnu, mais ce fut l’occasion pour le voyageur du futur de charrier son oncle sur sa faculté à s’endormir absolument n’importe où. Il leur pria également de ne rien en dire à Isilwen afin de ne pas perturber le cours du temps, bien que cette demande n’ait que peu de chance d’aboutir en raison des liens qu’entretenait sa mère avec les Soupirs ainsi que de la capacité qu’avait Fálki à faire rater toute stratégie contenant la notion de discrétion.

    Arrivés à l’Arche du Lion, que Cédric trouva assez conforme à ce qu’il en attendait même s’il aurait aimé avoir le temps de plonger dans la baie afin de visiter la cité engloutie, théâtre des évènements racontés dans Guild Wars Prophecies, ils se dirigèrent vers le portail qui menait à Sud-Soleil.
La crique les attendait, toujours aussi accueillante en apparence ; mais un détail attira l’œil du groupe : des traces de lutte apparaissaient çà et là, comme si une bataille sanglante s’était déroulée sur place peu de temps auparavant. D’énormes morceaux de carapaces jonchaient le sable et les rochers étaient recouverts de sang ; c’était là le seul témoignage restant de l’escarmouche qui avait vu, la veille, un détachement de Norns défendre le portail contre une armée de Karkas et en payer le prix de leur vie.

    La petite troupe hétéroclite s’agenouilla pour se recueillir, leurs pensées tournées vers ceux qui avaient été camarades de Bwulf et de Fálki dans la Harde. Leur sacrifice héroïque avait permis d’empêcher un massacre dans le futur, et tous en étaient bien conscients. Emu, Bwulf murmura :
« Souvenez-vous d’eux ! Souvenez-vous des guerriers qui ont donné leur vie pour protéger deux époques différentes d’un même Monde ! Norns, mes amis, vous serez honorés lorsque nous rentrerons à Hoelbrak. Que les Skaalds chantent vos prouesses ! »

    Après avoir enterré les rares cadavres qui n’avaient pas été emportés par les eaux, les compagnons se dirigèrent vers le portail qui trônait intact à l’endroit même où Cédric l’avait laissé et où il avait rencontré Bwulf. Le jeune homme salua tout le monde, jeta un dernier regard sur la Crique et murmura à l’attention de Bwulf : « à dans sept-cent ans, Papy ! »

    Plusieurs siècles plus tard, en pleine ville de Lyon, deux fourgons du GIGN étaient envoyés en mission reconnaissance près d’un étrange cercle translucide aux reflets violets placé en pleine rue. La chose était totalement nouvelle pour ces soldats surentrainés, et ils hésitaient à s’en approcher ; mais alors qu’ils allaient presque le toucher, leur hiérarchie les envoya pour une intervention beaucoup plus urgente : une explosion, probablement liée à  un attentat, venait de se produire à quelques rues de là. Rapidement, les soldats quittèrent les lieux.

    Ils ne virent pas la petite silhouette qui se glissait hors du portail, et qui se mit à courir vers sa maison.

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